Menhirs


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Zoom sur l’oeuvre

Sculpture abstraite mais bien tangible – l’ensemble pèse 300 tonnes et s’élève à huit mètres de hauteur, – formée de blocs de granit [bleu de Lanhélin] transportés non sans quelques difficultés de Bretagne, elle a été conçue comme « une réplique au bâtiment d’acier et de verre » qui abrite depuis cinq ans à la fois la direction de l’éducation surveillée du ministère de la justice et la Maison des sciences de l’homme dépendant du ministère de l’éducation nationale. Par cet « environnement sculptural », Shamaï Haber, qui l’a réalisé à la demande de l’Etat et des architectes du nouvel immeuble, a voulu créer là, grâce à l’opposition des matériaux un « nœud entre la rue, le bâtiment et le jardin qui l’entoure ».

L’installation de cette « sculpture » ne fut pas une mince affaire puisque le matin même elle n’existait encore que dans la tête de son auteur. Pendant toute la journée, une équipe de grutiers enthousiasmés par l’originalité du travail, la composèrent à l’aide de leurs engins en superposant les blocs de granit sous les directives de l’artiste.
Shamaï Haber abandonne aux passants le soin de trouver un nom pour sa « sculpture » si véritablement cela paraît nécessaire. Il préfère quant à lui la laisser anonyme comme la pose d’une première pierre. »
Paris-Normandie, 11 août 1973 – Photo Bernard Chalavoux.
Le journal L’Express complète le portrait de l’artiste : Haber a commencé sa carrière comme un sculpteur classique. Il taillait et polissait la pierre brute. Des œuvres abstraites, de bon goût. Il aurait pu faire une carrière de sculpteur d’appartement, de fournisseur élégant pour intérieur design. Mais il a refusé ce modèle de réussite habituel dans le milieu des arts. « La sculpture a toujours une fonction, explique-t-il. Ce n’est pas un objet à vendre, comme les tableaux. Son destin est architectural. Le reste n’est que de l’orfèvrerie, art mineur. »


l déserte donc l’atelier, qui ne lui sert que pour élaborer des projets. Il tourne le dos aux galeries, aux expositions, et collabore avec des architectes pour animer les grands ensembles. « Ce qui m’intéresse, dit Habler, ce n’est pas de décorer des bâtiments, mais de sculpter des villes. » Pour faire vivre l’espace, il se sert de blocs de pierre, mais aussi d’arbres, de plantes. À Meaux, pour humaniser une cité H.L.M.,
il plante des cèdres, des pommiers en fleur, des centaines de rosiers qui envahissent une structure en fer. « Il ne faut pas que ce soit joli, dit-il, il faut que cela soit évident. » L’Express, n° 1155, 27/08 – 2/09/1973 – Photo Jean-Pierre Couderc.
Des sculptures qui ne laissent pas indifférents les Parisiens du 6e !
Le Courrier du VIe arrondissement de mars-avril 1974 titrait « Les menhirs de la Maison des Sciences de l’Homme – Nos lecteurs nous répondent » :
« Leur laideur n’a d’égal que la masse » Mme Tallandier.
« De vrais monstres à regarder » Mme Philippe.
« Quel contraste avec les menhirs d’antan qui, dans le décor de la nature, s’élèvent vers le ciel dans une attitude d’interrogation silencieuse ! » Mme Martinant.
« Ces blocs de pierres feraient des dalles idéales pour concessions à perpétuité » M. Thomas.
« J’apprécie fort l’humour et pourquoi pas au coin des rues ? » Mme Clarin.
« Ces blocs n’ont rien qui rappelle nos beaux menhirs de granit de Bretagne, vieux de plusieurs siècles » Mme Moreau de Lacquis.
« Devant un immeuble bien peu assorti à ceux qui l’entourent, cet amas de pierres mal dégrossies n’est assorti ni à l’un ni aux autres » Mme A. Conte.
« J’aimerais évaluer le prix d’une telle œuvre : je félicite l’artiste qui a su trouver un acquéreur » R. Vallon.
« Comme j’aurai aimé trois platanes ! » Reydet le Magnen.
« Mais Dieu que le moderne est triste ! » M. Golin.
« J’avais déjà aperçu avec stupeur ces énormes blocs de pierres » M. Brun.
« Étant sensible au travail bien fait, ‘Au bel ouvrage’, il est aisé de comprendre combien j’ai regretté d’apprendre que le tas de granit situé à l’angle du Boulevard Raspail et de la rue du Cherche-Midi n’était pas provisoirement déposé. À coup sûr, cet édifice s’adresse à une minorité intellectuelle qui ne sait pas regarder les choses naturelles d’une façon simple. Je soupçonne fort les amateurs de ne pas apprécier par exemple, l’immense beauté d’une montagne de granit. » M.L. Poilane, Boulanger, 8 rue du Cherche-Midi, Paris 6e.
Tous ces commentaires sont négatifs. Mais ils datent de 1974 et ont été recueillis au moment de la création de l’œuvre… Il serait intéressant de refaire un sondage d’opinion qui permettrait de savoir quel regard les riverains portent aujourd’hui sur les « menhirs » de la Maison des Sciences de l’Homme ? Quelle perception en ont-ils ? Les Parisiens du 6e se sont-ils enfin approprié les sculptures de Shamaï Haber ?


Bis repetita à Gruissan (Aude), en 1975
Daniel Leclercq (urbaniste OPQU) m’a fait connaître les sculptures de Gruissan qui sont également l’œuvre de Shamaï Haber. Elles ont été commandées à l’artiste par l’architecte Raymond Gleize, associé à Jean Hartané pour la conception de Gruissan-Port, en 1975.
La ressemblance entre les sculptures exposées rue du Cherche-Midi à Paris et celles de Gruissan-Port est troublante et n’a pas échappé à Daniel Leclercq. De même facture, l’une et l’autre sont conçues selon le même concept…

Article paru sur le blog http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/des-hommes/shamai-haber-et-les-menhirs-de-la-maison-des-sciences-de-lhomme-rue-du-cherche-midi-4690 Droits réservés.

Photos copyright : Paris-Normandie, 11 août 1973 – Photo Bernard Chalavoux. L’Express, n°1155, 27/08 – 2/09/1973 – Photo Jean-Pierre Couderc